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 Beaux textes

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Denis
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Dim 26 Juin 2016 - 12:38

Un texte de Gabrielle Roy
En 1974, Gabrielle Roy raconte dans Le Devoir le «fond de rêve mi-obscur» derrière son livre. À l'occasion de notre série, nous avons retrouvé son texte.

Pourquoi donc ces souvenirs du loin de ma vie ne cessent-ils de me revenir comme si je n’en finirais jamais avec eux !
Je commençais alors tout juste à gagner ma vie à écrire à Montréal et en tirais un bonheur sans nom. Un orgueil comme ne m’en apporterait certainement aucun bonheur, aucune récompense. Qu’est-ce en effet que le prix le plus convoité auprès de cette ivresse : écrire pour son plaisir, mais non, plutôt pour son repos et, de surcroît, en obtenir de quoi vivre. Peut-être pas grand-chose au début, seulement quelques dollars par ci, quelques dollars par là, mais n’était-ce pas la fortune puisque je ne m’y attendais pas, que cette manne me semblait me tomber du ciel.
Inconnue de tous dans la grande ville, parfaitement anonyme, je jetais, de semaine en semaine, de mois en mois, mes petits écrits comme des bouteilles à la mer, et n’en recevais jamais d’échos. Je n’en étais pas désolée. Je m’imaginais avoir au moins un lecteur que je me représentais parfois me lisant dans la solitude de sa petite chambre comme je lui écrivais de la mienne, et cela suffisait pour me soutenir.
Étrange ! Je n’ai jamais cessé, je pense, de m’adresser à ce lecteur inconnu, peut-être un jeune homme fier que je ne connais ni de nom ni de visage, pourtant, que je triche ou que je mente, et il me le ferait savoir de quelque mystérieuse façon, comme il me fait parfois savoir dans le plus profond silence qu’il m’approuve. Qui est-il à la fin ? Peu importe sans doute. L’essentiel est qu’il existe. Qu’il reste dans ma vie.

***

Avant longtemps, j’obtins une collaboration régulière à un périodique et ma vie matérielle en fut presque assurée. Pourtant, ce qui me plut davantage dans l’arrangement, c’est que la direction me laissa la bride sur le cou, libre d’écrire ce que je voudrais, libre même d’aller chercher où je voudrais la matière des reportages que je me proposais d’écrire. Et bientôt j’assouvirais mon désir de connaître l’Abitibi, la Gaspésie, la sauvage Côte-Nord et les douces collines de Sutton, le pays de ma mère, en haut de St-Jacques-de-l’Achigan, celui de mon père aux alentours de Beaumont, l’Ouest canadien aussi, je courrais jusqu’au premier tronçon de l’Alaska Highway que l’on construisait à partir de Dawson Creek, il n’y aurait pas de limite à ma frénésie.
Mais, au début, ma liberté ne me grisa pas trop. Je fus modeste. Je trouvai, sans chercher bien loin, mille sujets à mon goût. Et pour cause ! Débarquée à Montréal après un séjour d’un an et demi en Angleterre et en France, retenue là plutôt que de retourner à mon poste d’institutrice au Manitoba par je ne sais quel signe du destin, tout m’appelait, tout me fascinait dans le Québec qu’alors je découvris. Mais comme quelqu’un de qui on a entendu parler toute sa vie et que l’on brûle de rencontrer enfin. C’est peut-être pour avoir été élevée au loin, dans un tel amour du Québec que je lui dois ma fidélité.
En fait, ignorante de tout, je ne pouvais que m’intéresser à tout et, m’y intéressant, parvenir à rendre intéressant pour d’autres ce que je venais tout juste d’apprendre et qui n’avait pas encore perdu à mes yeux son éclat incomparable de leçon fraîchement apprise.
Bienfait de l’ignorance ! C’est alors que je compris qu’elle mène à tout si l’on veut bien s’en servir, mille fois plus utile qu’une connaissance affadie. Pressée par elle qui me reprochait : tu ne connais rien à ceci, rien à cela… j’ouvrais les yeux, je courais dans toutes les directions, j’allais chez les maraîchers, dans les fermes, dans les usines de textile, au marché Bonsecours, au port, dans Westmount, chez les pauvres, chez les riches et, tant de fois, tant de fois, quand il faisait chaud et que je n’avais pas le sou pour aller plus loin, m’asseoir au bord du fleuve, y laissant parfois tremper mes pieds cependant que j’écoutais le grondement lointain des rapides de Lachine et que de merveilleux oiseaux venaient à passer, je me détendais, apprenant peut-être mieux dans le rêve que de mon rêve que de mon ardente application.

***

Comment n’aurais-je pas été heureuse ? Je me découvrais un pays. À l’heure où j’en avais le plus grand besoin, pauvre, errante, solitaire, et peut-être précisément parce que j’en avais un tel besoin, il se révélait à moi. J’ai découvert le Québec, à ce qui me semble, avant les crises d’identité, la Révolution tranquille, les prises de conscience. Je l’ai découvert toute seule. Et pour ainsi dire à pied. Du moins Montréal. En pèlerin, émue, éreintée, je l’ai traversée en entier, je l’ai connue dans son plus laid, dans son plus tragique, dans son plus altier du haut de la montagne, dans son meilleur, dans son pire et, quand je m’y attendais le moins, dans sa gaieté irrésistible.
Un jour, j’eus de quoi acheter une place à une revue de Fridolin. J’ai ri ce soir-là pour me récompenser de bien des heures sombres. « Un petit tas de cochonnerie bien propre » me plongea dans un rire inextinguible. Il n’y avait que nous, pensais-je, pour trouver ce ton et nous retrouver à travers lui. Je riais et j’éprouvais un sentiment d’appartenance un peu triste pourtant, car il y avait en lui un je ne sais quoi d’orphelin.
Quand la salle entière oscillait en rafales de rires, une dame de Westmount assise près de moi et toute vexée de ne pas comprendre, se penchait et me suppliait de traduire : « Mais qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? ». Je ne parvenais pas à rendre en anglais le comique de bien des traits. Ainsi, une fois tout de même, j’ai vu Westmount assis en Lazare à portée de notre festin, quémandant des miettes de notre gaieté, et qu’aurions-nous pu lui en donner à lui qui n’avait pas encore appris à rire de soi, revanche la plus haute de l’homme sur le destin, et à qui, de toute façon, notre baragouin si coloré eût été incompréhensible.

***

Montréal alors n’était pas une belle ville, grands dieux, non ! Couverte d’affiches affreuses — à Saint-Henri j’avais repéré, en contrebas du trottoir, presque enfoncée sous terre, comme un peu honteuse, une minable boutique de tabac munie pourtant de deux grandes vitres de chaque côté de la porte, celle de droite proclamait sa raison d’être en anglais : « Cigar Man » et celle de gauche, en français : « Man de Cigare » — bariolée, à toutes les sauces, à toutes les enseignes, c’est bien le cas de le dire, la ville n’était aimable que par ses îles de beauté préservées des interstices. Petites îles de luxe sur les hauteurs, mais aussi petites îles chez les pauvres […] du vieux canal Lachine. Là se reposait le coureur. Là se reposaient les yeux. Comme je l’ai aimé ce vieux canal si étroit que les péniches lui en éraflaient les bords. […] À cause de l’illusion qu’on a en regardant passer un train ou un bateau d’être soi-même emporté, une bonne part de ce quartier semblait toujours quelque peu à la dérive.
Pendant quelques jours cependant, je n’en pouvais plus quelque fois de jeter toujours en vain mes bouteilles à la mer et désespérais de ne jamais obtenir de la grande ville, même un regard. Dans mes lettres à ma mère, il m’arriva une fois de traiter Montréal de cruelle et ma mère, prompte à saisir chez moi des signes de découragement, me répondit que rien en effet ne devait être plus cruelle qu’une grande ville dans sa monstrueuse indifférence, et de revenir, de revenir à la maison.
Je me revoyais alors, au cours d’un moment de rêve, telle que j’avais été, jeune institutrice dans sa petite salle de classe, entourée d’élèves attentifs, un roi aimé parmi ses sujets. Retrouverais-je jamais cette chaleur perdue, ce sentiment de la tâche raisonnable que l’on peut arriver à accomplir à peu près bien. Je me réveillais de ces souvenirs comme d’un songe pour me retrouver dans le maelström et me demander : « Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce que je cherche ? » Et sans doute est-ce parce que je savais si peu ce que je cherchais que j’ai alors si abondamment trouvé. Ou bien est-ce la nécessité aidant ?

***

Ainsi, la juiverie de la Main, avec ses immigrés à papillotes et à cafetan, son odeur de cornichons à l’aneth, son yiddish, son atmosphère de « Quand Israël est roi » est-ce que je l’aurais connue si la faim ne m’avait amenée à la découverte que l’on pouvait se sustenter là pour dix cents seulement d’un morceau de smoked meat entre deux épaisses tranches de pain de seigle ? De quoi vous lester pour pousser l’expédition jusqu’à cette église… plus bas dont le clocher bulbeux m’intriguait : jusqu’au marché Bonsecours, si plein de vitalité campagnarde que j’en ai encore les odeurs et les bruits dans la tête : jusqu’à une autre église, celle du Bonsecours, adorable petit nef toute pénétrée de l’indéfinissable silence qui vient du passé, si riche que je me sentais à tout coup portée comme par une eau profonde.
Mes randonnées, d’où que je fusse partie, aboutissaient presque toujours au fleuve, en un long tête-à-tête avec lui, vieux chant lui aussi de notre passé, mon Gange à moi dont je m’étonnais et m’étonne encore qu’on en ait fait si peu de cas en somme dans notre poésie, dans notre littérature, dans notre musique. Seules l’ont célébré quelques âmes très perceptives. Mais le plus souvent outragé, insulté, pollué, chargé de nos immondices et de notre dédain, on en a fait le reflet de notre plus triste condition. […]
En ces temps où je n’avais pas âme à qui parler, que me disait donc le fleuve, sinon peut-être que, tel un oiseau bagué, le vent, le flair et sans doute aussi cette mystérieuse mémoire collective aidant, j’étais revenue au lieu même de mon origine, sans très bien savoir que je devrais y revenir pour connaître mon sort.

***

D’autres jours, au plus fort de la canicule, de ma petite chambre rue Dorchester, juste au-dessus d’Atwater, petite chambre allumée sous le toit de zinc comme pour faire cuire une fournée, je m’échappais, et les bruits de la ville, surtout le gong irritant des trams, à ma poursuite, je grimpais en toute hâte chercher la paix et le silence — déjà biens de consommation de luxe — sur les hauts de Westmount.
Merveilleuses demeures de pierres, fraîches même au cœur de l’été, jets d’eau qui chantaient doucement dans la nuit, épaisses pelouses et précieuses rocailles tout juste devinées à la lueur des réverbères discrets, grands chiens de garde au museau pressé contre une grille, et même à des heures tardives s’agitaient quelques-uns des nombreux oiseaux à avoir élu domicile dans les beaux arbres d’ici, c’est pour avoir voulu prendre une bolée d’air pur là-haut que j’ai entrevu ce monde et que je l’ai en quelque sorte béni par les soirs d’oppressante chaleur. Je me rendais compte qu’en serait-il des arbres à Montréal sans les riches ? Nous en resterait-il ? Sans les English, où en serait notre mère nature ? Entre nos mains à nous elle périt si vite.
À fréquenter des lieux tellement à l’opposé, je voyais de mieux en mieux combien nous aurions pu gagner à l’échange, eux nous plantant des arbres le long de nos mornes rues, nous apprenant qu’un carré de verdure vaut parfois mille terrains de stationnement ; et nous, leur déléguant des représentants de notre vivacité populaire pour égayer leur trop pesant ennui à la fin, malgré de si grands avantages.
Finalement, c’est le fondamental besoin humain de vivante chaleur, le désir de tendresse et d’échange fraternel qui me mena en bonne direction. Il n’y a pas à se tromper si on répond à cet appel, le seul qui soit sûr en ce monde, les autres au fond ne menant nulle part !

***

Il y eut un soir où je périssais d’ennui au sein de la ville de porte en porte, de fenêtre en fenêtre, de rue en rue, reliée par une sorte de grande rumeur amie, moi seule exclue, ne connaissant pas un chat — pourtant, il m’en faut convenir, dans mon voisinage, un petit chat noir, de son perron, quand je passais, s’étirait et avait l’air dans un clin d’œil de me souhaiter le bonsoir. Le désir de la présence, de la douceur humaine fut si vif en moi tout à coup qu’il m’entraîna vers le bas de la rue Atwater où la rumeur de vie était la plus attirante. J’arrivai sur les bords du vieux canal Lachine.
Des gamins du quartier, aux dents gâtées, y étaient assis, jambes pendantes, en ce qui tenait lieu de maillots, vieux « corps » rétrécis au lavage, coupés à la hauteur des genoux et des coudes, ou dans leur seul petit slip de couleur douteuse, et quoique ce fut interdit, entre le passage des péniches, ils piquaient une tête dans l’eau épaisse et gluante comme celle des marais. Ils en remontaient en riant, quelque sale effilochure collée au visage, bleuis par l’effort, car ce n’étaient pas des enfants entraînés au sport. Je m’assis, pas trop près d’eux pour ne pas les gêner, assez tout de même pour me chauffer à leur vivacité.
Qu’ils étaient gais ces gamins de Saint-Henri ! Et en un sens, pour cause, car jamais après eux enfants ne posséderont autant. Les produits exotiques de la terre, mélasse des Barbades, bananes de la Jamaïque, rhum des Antilles passaient sous leurs yeux en route vers les entrepôts qui dégorgeaient de senteur des Tropiques. Ils étaient à un spectacle permanent, riche de couleur, d’odeur et de son.
Souvent, ils faisaient un bout de conduite aux matelots sur le pont, si proches qu’ils auraient pu les toucher du bout d’une gaule, riant avec eux ou les accompagnant de leur musique. Ils s’en faisaient avec ce qui leur tombait sous la main : quelque accordéon délabré, une ruine-babines, un peigne enveloppé de papier fin. Je les ai vus battre des cuillères dos à dos dans un rythme effréné, précurseur du rock. Ce doit être au bord du vieux canal que j’ai commencé à faire la connaissance de Pitou de Bonheur d’occasion. Là et ailleurs.

***

Il faut presser, comme des citrons, le sens de bien des rencontres humaines les plus éloignées l’une de l’autre pour obtenir la substance d’un personnage fictif. Le nom en tout cas, je n’eus pas de peine à le trouver. Ou que vous alliez dans les quartiers populaires en ce temps-là, il y avait toujours d’appelé quelque part un Pitou chien, un Pitou enfant, ou quelque vieil homme déchu.
La chaleur croissant, ma chambre tôt envahie par le soleil me forçait à la quitter de bonne heure pour n’y entrer que tard le soir, un peu de fraîcheur revenue. Où aurais-je été toute la journée sinon près du fleuve ? C’est à cause de cette petite forge de chambre que j’ai si bien appris le fleuve, ses anses, ses battures, ses oiseaux, le relief des îles, ses berges tout au long de la ville et des banlieues. Auprès de l’eau le jour pour sa fraîcheur, auprès du peuple le soir pour son amitié, c’est ainsi que j’ai vécu cet été-là et jamais je n’ai si bien vécu. […]
Mais c’est du son de voix humaines répandu dans la nuit chaude comme un aimable bruissement que je me souviens le mieux. Au coin de courtes rues, des réverbères chiches révélaient des groupes, familles ou voisins, assis en rond sur le trottoir et parfois au beau milieu de la chaussée. Petites agoras où l’on discutait de la vie ! La campagne tout juste hier quittée parce qu’elle ne faisait plus vivre et qu’on avait espéré mieux de la ville. Ensuite, le chômage qui avait touché une famille sur trois. La misère s’installant inexorablement.
Puis était survenue la guerre qui arrangerait sans doute les choses. De petite rue en petite rue, on entendait soupirer le peuple. Parfois d’une parcelle de terrain libre s’échappait une délicate odeur de giroflée provenant peut-être d’un seul plant qui trouvait à vivre dans une poignée de terre entre les maisons entassées. Le parfum vous suivait, tenace dans sa fragilité et luttait un bon moment contre l’habituelle âcre odeur de suie de charbon.
Au fond, la tragédie des gens assis dans la nuit douce qui se racontaient leur vie de maison en maison, de rue en rue, était simple. C’était la tragédie toute banale des multitudes un peu partout dans le monde à cette époque… et encore maintenant. Celle de gens issus de la campagne, au cœur encore naïf, à l’esprit encore rustique, à l’âme encore religieuse, et les voilà projetés brusquement dans l’ère industrielle puis demain déjà dans le nucléaire. Mais où va-t-on si vite et pourquoi ? Est-ce cela le progrès ? Encore plus de béton ? Plus d’usines ? Ou bien quelque autre espoir au visage encore inconnu ? Un monstre ? Un ami ? Une libération ? Ou le progressif emmurement ?

***

À force d’écouter parler les gens au cours des soirs d’été, je me vis un jour avec un roman à écrire sur les bras. D’abord, je n’en voulus pas. Je me rebiffai. Au vrai, ai-je jamais vraiment consenti à être écrivain ? Je ne pense pas. J’avais déjà trop bien pressenti qu’embarqué dans ce chemin, on ne peut en voir le bout. On marche de colline en colline ; chacune est un peu plus haute que la précédente mais jamais assez pour voir au-delà de celle qui vient. Des nouvelles, des contes, des récits qui me rendraient assez vite ma liberté ; cela, oui, je le voulais bien. Mais un roman !
Je cherchais déjà, je cherche encore à concilier le besoin de liberté dont nous ne pouvons nous passer avec l’affection qui attache, la tendresse qui retient, les liens de solidarité qui ne doivent se défaire. Et voilà notre vie ! Nous voulons les opposés, les irréconciliables. Et arrange-toi comme tu peux entre tes désirs qui s’entre-déchirent !
Je résistai à cet envahissement progressif de ma propre vie par la vie de personnages imaginés qui est l’étrange vie du romancier… Mais Florentine déjà me pressait. Je l’avais entrevue — ou son vague modèle ou quelque point de départ — un jour que j’étais entrée boire un café dans un bazar populaire de la rue Notre-Dame qui se trouvait, si je me rappelle bien, en face d’un cinéma et loin de la vieille gare du CN. Frêle jeune fille au délicat visage mince empreint de ruse, d’appel au secours, de détermination et de faiblesse, elle était au bord des temps nouveaux, rêvant de libération mais incapable de la chercher autrement que par le mariage.
Je l’observais avec un certain détachement et tout à coup il me semblait être à sa place, exténuée comme elle ; il n’y avait pas plus d’issue à ma vie qu’à la sienne, j’étais tout aussi tendue qu’elle vers les colifichets, les make-believe, les pauvres apparences du bonheur. Cette interchangeabilité des vies, il faut qu’elle ait lieu pour qu’un personnage fictif prenne naissance ; cependant si elle durait, le livre ne se ferait pas.

***

À présent, c’était l’hiver. Je ne pouvais plus m’attarder le long du vieux canal où s’engouffraient les vents hurlants. C’est alors que je découvris ces bizarres petits magasins-casse-croûte-parlotte comme il y en avait un à presque chaque coin de rue dans la pièce d’entrée des maisons familiales. À croire que par ces années où l’on n’avait pas le sou pour acheter, il se trouva des centaines de femmes démunies pour rêver de se faire une petite vie grâce à ces commerces de misère.
J’entrais vivement, bousculée par le froid. Une sonnette tintait au-dessus de la porte. Une mémère ordinairement corpulente soulevait une tenture l’isolant quelque peu du magasin sans sa cuisine pénétrée d’odeurs de cuisson. Avant de se déranger davantage, elle m’interrogeait de l’œil. J’étais également examinée de la tête aux pieds par la petite bande de jeunes chômeurs qui monopolisaient le coin table-chaises et quelquefois un vrai box coincé entre la glacière de coca-cola et le jukebox. Ce qu’il déversait de chansonnettes, je ne m’en souviens guère. Je me souviens mieux des griefs ressassés par les jeunes contestataires de cette époque, encore qu’ils fussent plutôt flous. Ils n’en voulaient pas encore à Ottawa ni aux curés. Leur jeunesse ignorante et leur espoir trahi accusaient le « monde », la « société », le « système ».
Cela tournait facilement en musique. L’un sortait son harmonica, l’autre battait des cuillères dos à dos, un autre marquait du pied la cadence. La mère-marchande se faisait les tarots. Elle n’était dérangée que de loin en loin pour un paquet de Lucky Strike ou une petite bière d’épinette. Ses affaires ne devaient pas marcher fort. Du moins elle avait de la compagnies les soirs de mauvais temps. Ils s’écoulaient en veillées de campagne. Nous étions un peuple si paisible encore.
Puis vint le printemps et subitement presque tout le quartier fut à louer. Une maison sur trois : on voyait partout des écriteaux, je ne pouvais en croire mes yeux, on aurait dit l’annonce d’un exode ou de quelque grand malheur qui contraint à vider les lieux. Où vont-ils aller tous, me demandais-je, mais en fait peu quittèrent le quartier, ce grand branle-bas n’aboutit qu’à un brassage de voisins : des gens de la rue Sainte-Marguerite allèrent deux rues plus loin, et ceux de cette rue-là s’en vinrent rue Sainte-Marguerite.
Personne ne semblait gagner au change ou si peu. Quelques-uns, il est vrai, étaient expulsés par leur propriétaire, mais la grande masse semblait partir de son plein gré comme pour se donner l’illusion de la liberté. Ils en étaient malades, eussent été n’importe où quand se réveillait en eux avec le printemps la lancinante douleur de l’arrachement originel qui donnait naissance au terrible espoir que ça ne pouvait être pire ailleurs.

***

On était fin mars, début avril. Le vent aigre sifflait aux angles des rues. On pataugeait dans une épaisse neige pourrie. Sans m’en apercevoir, je suivais, ce jour-là, une femme un peu rondelette, ni jeune ni âgée, au doux visage triste, sont le manteau noir un peu serré accusait la grossesse. Je la suivais, je ne sais trop pourquoi, peut-être parce que sa silhouette m’avait paru vaguement familière, ou touchante. Je la suivais dans sa visite de maisons à louer. Cela n’en finissait pas. Elle entrait, ne restait qu’un moment, ressortait, l’air découragé, continuait plus loin, hésitait, se reprenait, franchissait un seuil encore et, alors, Dieu me pardonne, je m’enhardis cette fois à la suivre à l’intérieur comme si j’étais moi aussi en quête d’un logis. Et voilà, nous étions deux à examiner les lieux si exigus, si misérables, que je me disais : « ah dieux, si je devais vivre ainsi, je n’aurais même plus la force ni le courage de décrire cette détresse ». Mais elle, bien plus raisonnable et aussi bien plus réaliste que moi, convenait « qu’avec un bon ménage et un prélat neuf, s’il n’était pas trop cher, ce logement pourrait peut-être faire l’affaire ». Et elle m’adressa un vague sourire amical, sachant bien au fond que je ne lui disputerais pas la place, quoique incapable dans son innocence d’imaginer quelqu’un usant de stratagème pour pénétrer au cœur de sa vie de pauvre.
Le triste, c’est que Saint-Henri ne m’a peut-être jamais tout à fait pardonné d’avoir exposé sa misère. Curieux tout cela ! Les pauvres n’aiment pas qu’on les montre pauvres, pas plus que les riches qu’on les montre riches et comblés. Pourtant les humains désirent qu’on dise le vrai de la vie.
Mais le désirent-ils au fond ?
Nous sommes ressorties ensemble, cette femme et moi, et nous sommes arrêtées pour un instant, le regard levé vers le ciel et peut-être pareillement émues, car au-dessus du grouillement humain passait un vol de corneilles comme au-dessus d’une vaste étendue paisible, et leur beau cri rauque, annonçant le printemps, annonça aussi qu’il était encore capable, après tant de misère, de faire renaître l’espoir dans le cœur des hommes.
Toujours un peu sur sa réserve, mais ébranlée par un mouvement de confiance, en cherchant à ce qu’il me semble dans mes yeux du réconfort, elle me prit à témoin : « Ce logement n’est pas trop mal. Trop petit, comme de bon sens, mais vous avez vu : il y a un bon châssis du côté du soleil ». Nous nous sommes alors quittées pour toujours et cependant pour n’être jamais tout à fait séparées, voilà bien le curieux de l’histoire…

***

Si je parle aujourd’hui de ces choses, ce n’est certes pas par amitié envers le livre dans lequel j’ai cherché à leur donner vie — imparfait comme il est, je souhaiterais plutôt le voir oublié — mais envers ce qui reste en arrière de non exprimé, d’errant, de non capturé, de libre et, par cela même, de séduisant encore.
Car il arrive parfois qu’un roman puisse faire songer à un iceberg dont on dit qu’un huitième seulement de la hauteur totale émerge de l’eau. C’est sa partie immergée, sur laquelle tout repose, et qui cependant n’a pas été dite, c’est ce vieux fond de rêve mi-obscur qui lui assure, s’il doit y parvenir, de flotter quelque temps…

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Denis
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Sam 17 Aoû 2013 - 19:00



Avant qu’elle ne parte vivre à l’autre bout du monde, elle lui a dit « je t’aime ». Ce à quoi il lui a répondu : « non seulement je ne t’aime plus, mais je pense que je ne t’ai jamais vraiment aimé. »
C’est ce qu’il lui a dit après 2 ans de vie de couple.

2 ans à se réveiller à côté d’elle. Lui dire des « je t’aime ». L’embrasser. La présenter à ses parents, sa famille, ses amis. Emménager avec elle. Manger les petits plats qu’elle lui préparait. La faire rêver de projets futurs. Elle était là, à le supporter, lui qui avait une compagnie, des employés, du stress, des contrats importants. Parce que bon Dieu que certaines personnes prennent leur vie au sérieux. Et bon Dieu qu’ils ont besoin de beaucoup d’appui et de compréhension, ces gens-là. Ça rentre tard, c’est jamais là, c’est pas disponible, ça n’a pas le temps de penser à l’autre, mais faut les comprendre, les pauvres.

« Je ne t’ai jamais aimé. »

Pourtant, il lui avait fait miroiter l’idée de plus. De maison, de bébés, d’avenir.

J’en ai rien à foutre s’il avait de bonnes intentions ou pas. Ce qui me fout la trouille, c’est ce manque de vérité qui nous entoure. Que ce manque de vérité puisse nous suivre jusque dans notre lit.

Ça prend peut-être un bon moment se remettre d’un chagrin d’amour, mais toute une vie se remettre d’une fraude. Parlez-en à Claude Robinson.

Pourquoi s’approprier la vie d’une personne comme un objet de consommation, qui nous sert, nous supporte, nous fais avancer, nous divertit et puis, s’en lasser, la délaisser et ne même plus se rappeler à quoi elle servait au départ?

Sommes-nous à ce point rendu si individualistes et influencés par la société capitaliste que nous en sommes rendus à emprunter les comportements des dirigeants, des politiciens, des multinationales, des compagnies pour arriver à nos fins? Pour s’approprier des vies? Mais où se trouve donc l’authenticité et la vérité quand même nos rapports humains calquent les principes de l’économie et de la loi du marché?

Alors que les politiciens nous endorment à grands coups de discours somnifères pour mieux nous faire passer des décisions saugrenues qui avantagent les entreprises plutôt que les intérêts de la population.

Alors qu’ils ne pensent qu’à remporter des élections et à ce qu’ils devraient dire, faire, tenter pour arriver à leurs fins. À se demander quelle ostie de coupe de cheveux paraît le mieux à l’écran pour avoir l’air crédible aux yeux des messieurs et faire mouiller les madames. Des votes, des votes, toujours des votes, à n’importe quel prix. De toute façon, en politique, on ne pense qu’à court terme et ça tombe bien, le peuple aussi. On veut tout, tout de suite, dans un sac à emporter. On a trop mangé au Mcdo, faut se l’avouer.

Et quand c’est la victoire, fuck les promesses. « Et non, messieurs, dames, on ne voulait pas vraiment votre bien. On n’a peut-être jamais vraiment voulu votre bien non plus. Sinon, comment aurait-on pu laisser ce train passer dans votre ville, hein? »

Et quand ce n’est pas le gouvernement, ce sont les compagnies qui nous rentrent dans le fond de la gorge des nouveaux besoins, de nouveaux produits, des nouvelles bébelles, qu’on doit acheter à tout prix, et qui finissent par nous briser dans les mains.

On en est rendu à posséder des sécheuses qui sont programmées pour s’autodétruire au bout de 8 ans. Et le pire, c’est qu’on le sait. On a juste à taper obsolescence sur Google pour se rendre compte qu’on est entouré d’objets qui n’attendent qu’à arrêter de fonctionner au moment où on s’y attend le moins. Et on achète quand même. Et on continue. Parce que dans la publicité, ils disaient que c’était LA MEILLEURE SÉCHEUSE. Qu’elle allait sécher notre linge plus vite et mieux et qu’en plus, elle était belle avec sa porte frontale! Et il restera quoi de tout ça après 10 ans?

« Désolé. Elle était pas si hot, notre sécheuse. En fait, on veut juste que vous en achetiez une autre. Parce qu’on se câlisse pas mal que ça pollue en crisse une sécheuse dans un dépotoir et que vous nous redonniez 1000$ encore une fois. Parce qu’en fait, de vous, on en a rien à crisser ».

Entre deux pubs, deux placements de produits, deux chroniques de patentes à gosses, 150 commanditaires, que reste-t-il de vrai dans notre télé, une télé qui sert à divertir, à informer, mais qui maintenant n’est que prétexte à faire ACHETER?

Entre deux pages de publicités, 800 chroniques démagogiques, populistes, polémistes de semi-experts, semi-journalistes, pseudo-intellos, pseudo-populistes, elle est où la vérité et l’objectivité si ce n’est qu’entre les lignes et invisible à l’œil nu? Parce qu’on va se le dire, à se faire répéter ces mêmes discours remâchés qui tournent en rond et qui n’amènent aucune solution, qui ne servent qu’à dénoncer des cibles intouchables et inoffensives, devant qui la population est impuissante de toute façon… ça sert à quoi tous ces gens qui pointent du doigt, ici et là, sur trop de plateformes en même temps dans l’unique but de s’accrocher à leur notoriété, faire avancer leurs carrières, leurs égos, des messieurs qui se croient tellement mieux et plus propres et bien-pensants que leurs chers et précieux lecteurs qui leur permettent de faire dans les 6 chiffres annuellement?

(Oui, gens de mauvaise foi, vous pouvez m’inclure là-dedans. Tellement dommage que je n’aie pas le salaire qui vient avec.)

Et dans nos relations humaines, entre la fille qui nous « hug » dans un 5 à 7 parce qu’elle nous trouve soudainement assez cool pour nous toucher en public, entre ses amis qui nous aiment pour ce que l’on rapporte, ce que l’on offre, ce qu’on peut faire pour eux, ces connaissances qui s’accrochent à nos succès ou sucent notre énergie, ces amis qui aiment plus notre piscine que notre présence, ces amis qui vous tapent dans le dos mais qui font des clins d’œil à votre femme, ces amis qui ne seront jamais là le jour où vous vous retrouverez à l’hôpital.

« Ouin, on aime pas ça les hôpitaux. On peut pas manquer le 5 à 7 du Edgar, tu comprends? Finalement, on n’a jamais vraiment été amis, mais t’es très cool quand on te croise dans des lancements… »

Dans un monde où on ne sait plus qui dit vrai parce que tout le monde court, pousse et hurle à pleins poumons et déploie tous les efforts du monde pour leurs propres intérêts et faire du profit, peut-on au moins espérer s’endormir dans les bras de quelqu’un qui nous aime pour vrai?

Car dans cette marre de désinformation, de fausse qualité, de bonheur préfabriqué, de fausses amitiés, de produits et d’objets qui me brisent dans les mains, il ne me reste que de rêver. Rêver que ceux qui m’aiment, m’aiment pour vrai.

Et si on ne me laisse même plus rêver d’amour, qu’on me laisse au moins rêver de vérité.

****

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FREDO13



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MessageSujet: Re: Beaux textes   Lun 1 Juil 2013 - 14:24

Bonjour Avignon et Optimiste
Merci à vous deux de soutenir Alain, c'est ce qui fait la force de ce forum, C'est A Lamartine dans le poème l'isolement qui a dit cette citation
A bientôt FREDO
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avignon
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mer 10 Avr 2013 - 12:53



Et si l’on choisissait de changer notre regard, de modifier le combat et de choisir de vivre maintenant.
et je suis tant d'accord avec ce texte!!!

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mar 9 Avr 2013 - 14:43

Citation :
Le cancer n’est pas un combat. Il n’y a pas de vainqueur ni de perdant. Le cancer est une maladie parmi d’autres. Vivre avec le cancer, composer avec l’incertitude quotidiennement et soigner le cancer est un réel défi. Il s’agit de choisir comment l’on veut vivre et composer avec ce défi de santé qui est venu entraver le chemin de la vie.

À chacun sa métaphore, mais, de grâce, cessez d’imposer celle du combat, du perdant et du vainqueur. Et prônez celle de vivre dans tout son sens. Il est plus que grand temps de changer notre regard sur le cancer.

Je passe ma vie à dire ça aux gens autour de moi...et quand je lis des nécrologies "après un long combat contre le cancer" je me dis tout le temps qu'ils n'ont rien compris. Mad
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Denis
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mar 9 Avr 2013 - 13:13


Libre-opinion - Cancer: abandonnons les métaphores guerrières
9 avril 2013 | Marika Audet-Lapointe - Ph. D, psychologue en oncologie, clinique PSYmedicis-onco-psychologie/psychologie de la santé | Santé

En ce mois d’avril, mois du cancer, je souhaite à chaque personne touchée par le cancer de vivre ce défi de santé à sa façon. Si l’utilisation de métaphores guerrières (arsenal thérapeutique, traitements de première et de deuxième lignes, attaquer, tuer les cellules, vaincre le cancer, éliminer, éradiquer, se battre, ne pas se « laisser avoir », gagner la bataille, perdre le combat, etc.) est présente depuis tant d’années en oncologie, c’est que professionnels de la santé et patients ont tous à coeur un seul but : vivre. Or, oui, il est vrai, la cellule cancéreuse peut induire la mort physique, et ce, parfois beaucoup trop tôt, beaucoup trop vite, de manière inattendue, bref jamais à un bon moment. Et pourtant, composer avec le cancer, c’est aussi vivre.

Des faits : la maladie oncologique fait partie de l’humanité depuis la nuit des temps (des métastases osseuses ont été retrouvées sur des squelettes de dinosaures), elle se développe tant dans le monde végétal qu’animal (homo sapiens et autres espèces). Pourtant, ces faits sont généralement méconnus. Et plusieurs croyances circulent. Ne dit-on pas : le cancer est LA maladie du XXIe siècle ? Une maladie que l’on s’impose ? Une maladie induite par des conflits psychiques ou émotifs ?

Pourquoi ces croyances ? Parce que le cancer fait peur. Parce que l’on peut en mourir ? Oui, la peur de mourir est probablement l’une des origines de ces croyances.

Et, il y a ce côté imprévisible et inconnu. Nul ne peut prédire avec certitude l’issue d’un traitement oncologique, ni expliciter avec certitude la cause d’un cancer. Et, l’être humain n’aime pas l’inconnu. Il a besoin de réponses, de sens, pour comprendre et retrouver un contrôle.

Et pourtant, si vivre est certes un éternel défi, rempli de surprise et d’aléas imprévisibles, vivre est certainement beaucoup de choses, mais certainement pas réduit à un seul but : combattre pour survivre. Si tel est le cas, alors quoi ? Survivre pour gagner ? Gagner contre qui ou contre quoi au juste ? Gagner contre la maladie ? Gagner quelques mois, quelques années, quelques jours de survie ? Et si l’on choisissait de changer notre regard, de modifier le combat et de choisir de vivre maintenant.

Alors, s’il y a lieu de livrer un combat, d’accord, j’accepte, et je revendique le droit de la personne touchée par le cancer de choisir sa façon de composer avec le défi du cancer. Que chaque personne puisse vivre sa vie jusqu’au bout, comme il le souhaite. Qu’une fois rendu au bout du sursis que représente la vie, il puisse se tourner vers son miroir intérieur et se dire avec un grand sourire : « Combien de montagnes, de lac et de défis j’ai surmontés, et combien je suis heureux et fier de porter en moi la certitude d’avoir savouré la vie, ma vie, en harmonie avec mes valeurs et mes convictions. »

Le cancer n’est pas un combat. Il n’y a pas de vainqueur ni de perdant. Le cancer est une maladie parmi d’autres. Vivre avec le cancer, composer avec l’incertitude quotidiennement et soigner le cancer est un réel défi. Il s’agit de choisir comment l’on veut vivre et composer avec ce défi de santé qui est venu entraver le chemin de la vie.

À chacun sa métaphore, mais, de grâce, cessez d’imposer celle du combat, du perdant et du vainqueur. Et prônez celle de vivre dans tout son sens. Il est plus que grand temps de changer notre regard sur le cancer.

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Sam 30 Mar 2013 - 13:38


Jonathan Guilbault

L'auteur est séminariste pour l'archidiocèse de Montréal.

De tous les passages que nous accomplissons comme êtres humains, aucun n'est aussi redouté que celui de la mort. Le stoïcien Épictète écrivait, au premier siècle de notre ère: «Ne sais-tu pas que la source de toutes les misères de l'homme, ce n'est pas la mort, mais la crainte de la mort?»

Pâques, que nous célébrerons ce dimanche, se présente justement comme un remède suprême à l'angoisse paralysante de la mort: par sa résurrection, Jésus ouvre un passage vers la vie éternelle. Moyennant l'accueil de l'amour divin, quiconque franchit le portail de la mort débouche sur une existence parfaitement ajustée à ce que le coeur avait pressenti comme étant la vocation ultime de la personne humaine: le bonheur éternel.

Voilà une perspective susceptible d'apaiser une âme. Mais n'est-ce pas trop beau pour être vrai? J'ai souvent entendu cette objection à l'espérance chrétienne: «Tu prends tes désirs pour des réalités! La religion a inventé de belles fables pour consoler les faibles. N'avale pas ces tisanes anesthésiantes, infusées pour ceux qui sont incapables de regarder la vie comme elle est!»

C'est une façon de voir les choses. Des esprits fort subtils ont perçu ainsi l'espérance chrétienne. Je pense à la poète Anne Hébert, qui s'est mesurée à son désir d'éternité dans Le Tombeau des Rois: «Je repose au fond de l'eau muette et glauque./J'entends mon coeur/Qui s'illumine et s'éteint/Comme un phare.» Tous, à différents degrés, nous sentons parfois qu'il serait trop cruel que notre vie s'achève dans la mort biologique; alors qu'à d'autres moments, c'est la seule alternative nous paraissant raisonnable. Alternance de lumière et de ténèbres.

Pour Hébert, voici comment cette alternance se résout: «À chaque éclat de lumière/Je ferme les yeux/Pour la continuité de la nuit/La perpétuité du silence/Où je sombre.» Traduction: «Je ne veux pas être le jouet d'illusions, alors je choisis d'étouffer mon espoir que la vie se poursuit par-delà la mort... même si c'est douloureusement tragique.»

Cependant, l'objection n'est pas décisive. Notre désir de vie comblée et sans fin n'est peut-être pas absurde; au contraire, ce désir universel pourrait bien être un indice que Dieu a laissé traîné en nous, indice qui nous aide à discerner pour quelle destinée nous sommes faits. En effet, si Dieu a voulu nous faire participer à sa vie bienheureuse, il est normal qu'il ait fait de celle-ci l'objet de notre aspiration la plus indéracinable. Notre désir d'éternité serait donc une aiguille de boussole, pointant vers un nord magnétique invisible et néanmoins réel: Dieu.

Ainsi, le point de vue croyant est au moins aussi raisonnable que le point de vue incroyant. D'ailleurs, ce qui fait pencher la balance d'un côté ou de l'autre, c'est rarement la force d'un raisonnement. C'est plutôt une confiance intuitive, ou alors l'effet d'une rencontre: «Le Christ est vraiment ressuscité, car j'éprouve sa présence, son amour solidaire de ma vie... et de ma mort».

Mais croyants ou non, Pâques nous donne l'occasion de nous confronter à une réalité, la mort, en face de laquelle notre société, valorisant à l'excès l'instant présent et un idéal de jeunesse, détourne trop souvent la tête. Pourtant, elle est la seule certitude que nous possédons sur notre avenir. Et peut-être la seule aussi à nous poser sans complaisance cette question: «Quelle est ton espérance?»

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mar 5 Mar 2013 - 21:03

Merci! merci! pour ce texte magnifique
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Dim 3 Mar 2013 - 14:57

L’appel humain

3 mars 2013 9h15 · Ianik Marcil

À la mémoire de Claude Beaudoin-Bégin,
10 septembre 1973 – 3 mars 2013.

À l’avenir et au bonheur de ceux qui l’ont aimé.





Devant les cris et la fureur du monde j’ai souvent cherché à me réfugier dans la fuite et le silence. C’est Camus qui m’a apaisé, adolescent, en me faisant comprendre que l’absurde constituait l’essentiel de notre condition humaine, l’absurde qui « naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ».[1] Ce silence assourdissant de violence.

J’avais 14 ans. Je croyais en Dieu et j’étais à la limite mystique. Pourtant fils d’un homme anarchiste dans l’âme, féroce anti-clérical, et d’une femme naguère croyante mais qui avait abandonné l’église à force de sermons d’un curé pro-apartheid, mes origines familiales ne me destinaient pas à la foi.

J’avais 14 ans et il y avait profondément ancré en moi un désir de sens qui ne trouvait réponse qu’en l’existence de Dieu. Quel chemin de sens serait plus simple que celui du divin ? Quel accès au sublime plus direct et profond que la musique sacrée ou l’iconographie chrétienne ?

J’avais 14 ans, cela fait presque trente ans – j’ai du compter, j’allais écrire « vingt ans» ; où est passé tout ce temps, dans la course absurde de la vie ? J’avais une cousine éloignée, de quelque dix ans mon aînée. France était la cadette d’une belle famille de quatre enfants. Belle comme le soleil, ses doux cheveux frisés se liaient à son sourire tout aussi radieux, dans mes yeux d’adolescent. Il me semble qu’elle souriait tout le temps. J’avais 14 ans, elle était dans la vingtaine, artiste, libre, gaie, authentique, cabrée sur la ligne du temps et ses grands yeux ouverts aux autres – à la fois mon fantasme et mon ange gardien.

J’avais 14 ans et le téléphone a sonné. Mon souvenir est vague. Demeure cette impression que j’ai compris en quelques « oui, oui, je suis désolée, c’est terrible » dans les sanglots de ma mère accrochée au combiné – elle a cette étrange habitude de s’y accrocher férocement comme un chien à son os – que mon monde s’écroulait. Il a suffit de quelques mots pour que je comprenne.

J’avais 14 ans et j’ai appris que ma petite-cousine, mon fantasme et mon ange gardien imaginaire, était morte. Violée sauvagement, assassinée, son corps lumineux transpercé de coups de broches à tricoter par son violeur qui avait incendié son appartement. Écroulement du sens du monde. Son corps souillé, défiguré, déchiqueté, brûlé à tout jamais.

J’avais 14 ans et je pleurais mon désespoir – ma mère est venue me border comme si j’avais dix ans de moins. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « tu sais, France est maintenant en paix, elle n’aura plus mal, elle repose au paradis. » Pour l’une des rares fois dans ma vie, j’ai regardé avec franchise les yeux de ma mère. Ils étaient noirs. Froids. Vidés de l’espérance de son éducation chrétienne.

J’avais 14 ans et j’ai arrêté de croire en Dieu, net, ce soir-là. En fait, non. J’ai désiré qu’il existe pour que je puisse le détester, m’en faire un ennemi personnel.

J’avais 14 ans et j’ai vu le père de France regarder avec une détresse infinie le cercueil fermé de sa fille – j’ai imaginé ses pensées terribles devant cette boîte en bois qui protégeait de ses yeux sa fille adorée maintenant défigurée et calcinée comme un vulgaire morceau de viande.

J’avais 14 ans et j’ai instinctivement compris qu’il n’y avait rien à comprendre.

J’ai 30 ans de plus et je rage de ne pas mieux être assuré qu’il y ait quelque chose à comprendre. J’ai fait mon chemin de vie, ces trente dernières années. Nombre personnes sont mortes, depuis. Mon père est décédé dans mes bras, il y a quelques années. Beaucoup trop jeune, à 60 ans. Mon géant, mon héros, mon père amoureux s’est éteint, littéralement, dans mes bras. La flamme de sa vie, celle qui protégeait son amour inconditionnel pour ma mère depuis leurs 18 ans, celle qui me réchauffait le cœur de son fils unique qu’il regardait de ses beaux yeux doux d’un amour infini.

J’ai 30 ans de plus et je relis Camus et je rage encore de cette absence de sens.

J’ai 30 ans de plus et une amie a perdu ce matin son frère adoré. Il est mort dans l’absurde. Il était plus jeune que moi, il était colossal. Un géant, tout en muscles et en vitalité. J’aurais eu l’air d’une fourmi, à côté de lui. Pourtant. Pourtant, une bactérie terrifiante l’a bouffé, littéralement. On l’a coupé, petits morceaux de jambes après petit morceau de jambes. Sa main gauche, aussi. Ses muscles ouverts à tous vents depuis dix jours à l’urgence, pour gratter cette saloperie de bactérie et éviter qu’elle ne se propage à ses organes nobles. Mais ça n’a pas réussi. Ses organes vitaux ont été atteints. On dit qu’il a perdu son combat. En fait, ce sont les médecins qui ont perdu le leur. Il est mort – ouvert à tous vents.

J’ai 30 ans de plus et je rage encore d’avoir perdu France par la maladie d’un psychopathe. J’ai 30 ans de plus et je rage d’avoir perdu mon père par le peu de souci qu’il se faisait de lui-même. J’ai 30 ans de plus et je rage que mon amie perde son frère chéri par la bêtise d’une bactérie qui assassine aussi aveuglément que la peste au Moyen Âge.

J’ai 30 ans de plus et je revois les yeux de ma mère qui ne croyait plus en Dieu et qui essayait de me convaincre que l’espérance était malgré tout de ce monde.

***

Devant l’absurdité du monde, comment combattre ? C’est, au fond, ce à quoi nous appelle Camus. Sage, il ne nous offre aucune clé. Débrouillons-nous.

Débrouillons-nous avec notre rage et notre désarroi.

Débrouillons-nous avec notre espérance étiolée jour après jour devant la férocité du monde.

Débrouillons-nous avec notre désir de combattre.

Désir ? Ne voilà-t-il pas le message de Camus ? En appeler au désir de vivre, malgré tout. Un élan vital, viscéral, qui se projette vers l’autre. Si nous devons imaginer Sisyphe heureux, nous ne pouvons pas, en revanche, l’imaginer seul.

Sisyphe est heureux parce qu’il regarde, en bas de la colline, ses semblables et les invite à la sérénité. À vivre l’absurde dans sa grandeur. Seule la vie commune peut résoudre cette aporie existentielle. Un Sisyphe solitaire devrait abandonner son rocher et se suicider. La sensibilité de Sisyphe à ses semblables donne un sens minimal à sa vie.

Hélas ! avons-nous perdu cette relation avec nos semblables ? Avons-nous perdu l’amour pour l’autre – le grand amour, le platonicien, celui de la communauté ?

Devant les catastrophes qui nous menacent, ne serait-il pas urgent de retrouver cet élan et cet amour vers l’autre ? Un amour profond, communautaire, humain. Celui envers lequel tant le Christ, le Bouddha ou Mahomet nous ont invité à nous diriger ? Mais aussi celui vers lequel les révolutionnaires de la Magna Carta, de la Déclaration d’indépendance ou de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen nous guidaient ?

Une urgence à renouer le lien social. Une possibilité de renouer le lien social.

***

J’avais 14 ans et j’ai perdu la foi. Trente ans plus tard, France, devant l’absurdité de ton viol et de ton assassinat je nomme ces mots dans l’espoir que ton sourire ensoleillé ramène de la quiétude dans nos vies et apaise les blessures de mes amis.

Et que nous puissions collectivement croire en la possibilité d’une vie bonne. Ensemble. Malgré tout. Malgré le silence déraisonnable du monde.

L’appel humain est musical, il meuble le silence déraisonnable du monde. L’appel humain est celui de la bienveillance envers l’autre qui n’émerge que dans l’espérance – celle de la fraternité et d’une vie commune qui nous rende meilleurs.

[1] Albert Camus (1942), Le Mythe de Sisyphe, in Essais, Paris, Gallimard, Pléiade, p. 117-118

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Dim 24 Fév 2013 - 14:22

Isabelle Boulay chante ce texte:


Un ange par-ci
Un ange par-là
Un diable aussi
Quand tu es là
Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas

On change de vie
On change de mois
De jour aussi
Quand on se voit
Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas

Comme tout est fait
Pour aller haut
Les ailes souvent ont des oiseaux
Comme tout est fait
Pour rester chaud
Les flammes, les flammes ont des bourreaux

Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas
Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas
Mieux qu'ici-bas,
Rassure-toi

Un temps de pluie
Comme tant de fois
Un ciel aussi rose
Que le bois
Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas

Autant de nuits
Que de toi et moi
Un lit aussi
Grand que tes bras
Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas

Comme tout est fait
Pour prendre l'eau
Les îles, les îles ont des bateaux
Comme tout est fait
Pour faire des mots
Je t'aime tant, je t'aime trop

Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas
Et rien ne va
Mieux qu'ici-bas
Mieux qu'ici-bas,
Rassure-moi ...


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MessageSujet: Re: Beaux textes   Lun 18 Fév 2013 - 10:02

C'est un texte que j'ai trouvé sur un site qui affiche des photos de grimpe... en pleine ville à la circulation dense, une femme tient un écriteau devant elle sur lequel on peut lire ce texte.
Désolée de ne pas l'avoir traduit; j'ai envie de le partager tout de suite. Quelqu'un se collera peut-être à sa traduction, ce sera peut-être moi un peu plus tard (ah! tout ce que je me promets de faire "un peu plus tard"...)

Le bémol, c'est toutes ces injonctions... j'aime mieux les propositions que les obligations... alors si vous voulez bien, disons que tout ce texte est une proposition... on retient ce qui nous parle, et on pourra en discuter... (eh puis bon, vous connaisez sans doute par coeur ce genre de texte...)

THIS IS YOUR LIFE.
DO WHAT YOU LOVE AND DO IT OFTEN.
IF YOU DON'T LIKE SOMETHING, CHANGE IT. IF YOU DON'T LIKE YOUR JOB, QUIT.
IF YOU DON'T HAVE ENOUGH TIME, STOP WATHCING TV.
IF YOU ARE LOOKING FOR THE LVE OF YOUR LIFE, STOP. THEY WILL BE WAITING FOR YOU WHEN YOU START DOING THINGS YOU LOVE.
STOP OVER-ANALYZING, ALL EMOTIONS ARE BEAUTIFUL.
LIFE IS SIMPLE. WHEN YOU EAT, APPRECIATE EVERY LAST BITE.
OPEN YOUR MINDS, ARMS AND HEART TO NEW THINGS AND NEW PEOPLE, WE ARE UNITED IN OUR DIFFERENCES.
ASK THE NEXT PERSON YOU SEE WHAT THEIR PASSION IS, AND SHARE YOUR INSPIRING DREAM WITH THEM.
TRAVEL OFTEN. GETTING LOST WILL HELP YOU FIND YOURSELF.
SOME OPPORTUNITIES ONLY COME ONCE; SEIZE THEM.
LIFE IS ABOUT THE PEOPLE YOU MEET AND THE THINGS YOU CREATE WITH THEM SO GO OUT AND START CREATING.
LIFE IS SHORT, LIVE YOUR DREAM AND SHARE YOUR PASSION.

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mer 13 Fév 2013 - 16:29

Magnifique, tu as trouvé ça où?
On ne veut pas vraiment reconnaître que changer, c'est ce qu'il y a de plus difficile...
je me suis dit un jour : "rien ne changera si ce n'est moi qui change" - juste un peu, juste mon regard sur les choses...
et en fait, quand j'ai commencé à "bouger mes lignes", j'ai commencé à insuffler un mouvement alentour... pas anodin du tout... ça vient tout doucement... des petits remous d'abord...

Transmettre la capacité au bonheur et l'estime de soi, c'est exactement ce que je m'étais défini comme étant les deux missions des parents, à une époque où j'espérais avoir des enfants.
Un humain qui a ça en soi, il peut tout lui arriver : il retombera toujours sur ses pieds.

C'est un très beau texte que je vais m'empresser à faire lire à mes aimés autour de moi...

Des bises...
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Denis
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mer 13 Fév 2013 - 11:54

Souffrez-vous d’anhédonisme?





Encore un mot qui se place bien dans la conversation! Mais il vous faudra sans doute en préciser le sens. Dans cette éventualité, je vous suggère de passer par l’étymologie : hédonisme, recherche du plaisir, précédé du a privatif (ici, an pour éviter le hiatus), autrement dit recherche du déplaisir, ou encore de la misère, de la peine, de la tristesse, du chagrin... Ce qui n’est pas rien! Car la recherche du plaisir : aller vers ce qui plaît et fuir ce qui déplaît, est considérée depuis toujours et en particulier depuis Freud comme la motivation la plus profonde de l’être humain, qui prend racine au niveau de l’instinct de vie. C’est dire que la recherche du déplaisir, qui définit l’état d’anhédonisme représente un grave déséquilibre.




Il correspond en fait à ce que j’appelais jusque-là l’inaptitude au bonheur. L’observation la plus élémentaire permet en effet de constater que les humains sont inégalement doués pour le bonheur – le mot étant pris ici dans son sens le plus large. Et je me réjouis de constater que cette inaptitude se trouve enfin, pour ainsi dire, officiellement reconnue et répertoriée, ce qui devrait contribuer à y remédier.

On estime qu’une personne sur cinq souffrirait d’anhédonisme, autrement dit aurait développé une accoutumance, voire une dépendance à l’égard du déplaisir (de la misère, etc.) comme d’autres à l’égard de la drogue. Les personnes atteintes de ce mal mettent inconsciemment tout en œuvre pour que rien d’heureux ne leur arrive. Elles pensent, parlent, agissent de façon à entretenir des conditions de vie malheureuses. Non seulement elles s’attendent à ce que les événements leur soient contraires – " Ah! je le savais bien que ça ne marcherait pas... " – mais elles planifient leur vie de tous les jours de façon à entretenir cet état d’esprit. C’est ainsi que les anhédonistes tolèrent, par exemple, de travailler dans des conditions pénibles sans vraiment chercher à les améliorer, et qu’ils entretiennent au plan personnel des relations boiteuses, avec le sentiment que tel est leur sort.

Une telle attitude prend racine dans l’enfance – comme toujours. Les victimes d’anhédonisme ont le plus souvent grandi auprès de parents abusifs qui ont étouffé chez elles l’autonomie et l’estime de soi entraînant une certaine résignation. (Les féministes apprendront sans surprise que la plupart des anhédonistes sont des femmes...) Avec les années se développe une accoutumance, voire une dépendance à l’égard du déplaisir (de la misère, etc.), qui en vient même à se traduire par la peur du changement. Le succès, la réussite, le plaisir leur semblent comporter un risque. Cet état alimente en fait par la peur de vivre, entraînant chez les anhédonistes le besoin malsain de saboter, pour ainsi dire, les conditions susceptibles d’améliorer leur sort. Savoir que l’on est né pour un petit pain, pour reprendre cette vieille formule, les rassure au point que le déplaisir (la misère, etc.) les sécurise.

J’ai pu observer qu’une telle attitude est plus fréquente qu’on ne le pense. Et la prise de conscience de cet état constituant le premier pas pour commencer à s’en sortir. Car il s’agit d’abord, comme toujours, de voir la situation. L’anhédoniste qui prend du recul par rapport à ses attitudes et ses comportements parvient ainsi à découvrir ses schèmes de fonctionnement. Il peut alors intervenir dans sa vie en trouvant la motivation de changer certaines conditions extérieures mais surtout de corriger ses attitudes et ses comportements. Cela dit, je conçois qu’il est plus facile d’en parler que de le faire...

La difficulté de se tirer de cet état me paraît tenir à ce que les anhédonistes considèrent que leurs conditions de vie sont l’effet du destin – du karma comme on dit de plus en plus aujourd’hui. Or très souvent, il se trouve que ces conditions sont au contraire en grande partie déterminées par le libre arbitre, du moins inconsciemment. Les anhédonistes considèrent leurs conditions de vie comme irréversibles sans se rendre compte qu’ils y contribuent par leurs attitudes et leurs comportements. C’est ce qui permet d’affirmer que l’on est, dans une très large mesure, le propre artisan de son bonheur ou de son malheur. Mais si on intervient au niveau de ses attitudes et de ses comportements, on se rend compte en effet que certaines conditions que l’on considérait jusque-là comme irréversibles peuvent être changées. Le destin, le karma, ne doit pas servir d’excuse pour rater sa vie. Car quel que soit son destin, son karma, il doit nécessairement permettre de réussir sa vie, sans quoi le libre arbitre n’aurait pas de sens.

Pour se libérer de cet état il faut retrouver au niveau de l’instinct de vie la motivation qui commande la recherche du plaisir. L’exercice que l’on suggère consiste à choisir cinq de ses conditions de vie que l’on souhaite changer. Ce qui très souvent permet de constater que certaines personnes autour de soi semblent faire obstacle à ce projet, alors qu’il s’agit en fait de personnes inconsciemment perçues par l’anhédoniste comme autant de substituts des parents ou, désormais, du parent intérieur qui a pris la relève et qui entretient cette accoutumance à l’égard du déplaisir.

Cette démarche prend appui sur l’instinct de vie qui n’est jamais éteint puisqu’il demeure, malgré tout, le moteur de l’existence. C’est à ce niveau que l’on trouve la motivation de s’affirmer. L’aptitude au bonheur, qui découle en partie de l’autonomie et de l’estime de soi, peut donc s’acquérir et se développer. Elle suppose en particulier de se libérer d’une dépendance névrotique à l’égard des autres et plus précisément du parent intérieur, en assumant le risque de vivre sa vie.

Propos de Jacques Languirand
ayant fait l'objet d'une chronique parue dans
le Guide Ressources, Vol. 06, N° 05, mai-juin 1991

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mar 23 Oct 2012 - 8:54

ok Je l'adore. love
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Denis
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Lun 22 Oct 2012 - 20:52

Un petit bout de l'élégance du hérisson de Mureil Barbery.

A qui ne connaît pas l'appétit, la première morsure de la faim est à la fois une souffrance et une illumination. J'étais une enfant apathique et quasiment infirme, le dos voûté jusqu'à ressembler à une bosse, et qui ne se maintenait dans l'existence que de la méconnaissance qu'il pût exister une autre voie. L'absence de goût chez moi confinait au néant ; rien ne me parlait, rien ne m'éveillait et, fétu débile ballotté au gré d'énigmatiques vagues, j'ignorais même jusqu'au désir d'en finir.

Chez nous, on ne causait guère. Les enfants hurlaient et les adultes vaquaient à leurs tâches comme ils l'auraient fait dans la solitude. Nous mangions à notre faim, quoique frugalement, nous n'étions pas maltraités et nos vêtements de pauvres étaient propres et solidement rafistolés de telle sorte que si nous pouvions en avoir honte, nous ne souffrions pas du froid. Mais nous ne nous parlions pas.

La révélation eut lieu lorsque à cinq ans, me rendant à l'école pour la première fois, j'eus la surprise et l'effroi d'entendre une voix qui s'adressait à moi et disait mon prénom.

- Renée ? interrogeait la voix tandis que je sentais une main amie qui se posait sur la mienne.

C'était dans le couloir où, pour le premier jour d'école et parce qu'il pleuvait, on avait entassé les enfants.

- Renée ? modulait toujours la voix qui venait d'en haut et la main amicale ne cessait d'exercer sur mon bras - incompréhensible langage - de légères et tendres pressions.

Je levai la tête, en un mouvement insolite qui me donna presque le vertige, et croisai un regard.

Renée. Il s'agissait de moi. Pour la première fois, quelqu'un s'adressait à moi en disant mon prénom. Là où mes parents usaient du geste ou du grondement, une femme, dont je considérais à présent les yeux clairs et la bouche souriante, se frayait un chemin vers mon cœur et, prononçant mon nom, entrait avec moi dans une proximité dont je n'avais pas idée jusqu'alors. Je regardai autour de moi un monde qui, subitement, s'était paré de couleurs. En un éclair douloureux, je perçus la pluie qui tombait au-dehors, les fenêtres lavées d'eau, l'odeur des vêtements mouillés, l'étroitesse du couloir, mince boyau où vibrait l'assemblée des enfants, la patine des portemanteaux aux boutons de cuivre où s'entassaient des pèlerines de mauvais drap - et la hauteur des plafonds, à la mesure du ciel pour un regard d'enfant

Alors, mes mornes yeux rivés aux siens, je m'agrippai à la femme qui venait de me faire naître.

- Renée, reprit la voix, veux-tu enlever ton suroît ?

Et, me tenant fermement pour que je ne tombe pas, elle me dévêtit avec la rapidité des longues expériences.

On croit à tort que l'éveil de la conscience coïncide avec l'heure de notre première naissance, peut-être parce que nous ne savons pas imaginer d'autre état vivant que celui-là. Il nous semble que nous avons toujours vu et senti et, forts de cette croyance, nous identifions dans la venue au monde l'instant décisif où naît la conscience. Que, pendant cinq années, une petite fille prénommée Renée, mécanisme perceptif opérationnel doué de vision, d'audition, d'olfaction, de goût et de tact, ait pu vivre dans la parfaite inconscience d'elle-même et de l'univers, est un démenti à cette théorie hâtive. Car pour que la conscience advienne, il faut un nom.

Or, par un concours de circonstances malheureux, il apparaît que nul n'avait songé à me donner le mien.

- Voilà de bien jolis yeux, me dit encore l'institutrice et j'eus l'intuition qu'elle ne mentait pas, que mes yeux à cet instant brillaient de toute cette beauté et, reflétant le miracle de ma naissance, scintillaient comme mille feux.

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Dim 24 Juin 2012 - 19:05

Proust... love
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Dim 24 Juin 2012 - 15:10

Certes, ce coup physique au coeur que donne une telle séparation et qui, par cette terible puissance d'enregistrement qu'a le corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les époques de notre vie ou nous avons souffert, -certes ce coup au coeur sur lequel spécule peut-être un peu ( tant on se soucie peu de la douleur des autres ) celle qui désire donner au regret son maximum d'intensité, soit que la femme n'esquissant qu'un faux départ veuille seulement demander des conditions meilleures, soit que, partant pour toujours -pour toujours! -elle désire frapper, ou pour se venger ou pour contimuer d'être aimée, ou (dans l'intérêt de la qualité du souvenir qu'elle laissera) pour briser violemment le réseau des lassitudes, D'indifférences, qu'elle avait senti se tisser, -certes, ce coups au coeur, on s'était promis de l'éviter, on s'était dit qu'on se quitterait bien. Mais il est infiniement rare qu'on se quitte bien, car si on était bien, on ne se quitterait pas."

Marcel Proust

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Ven 15 Juin 2012 - 9:03

Amin Maalouf love Je ne me souviens plus du titre que j'ai lu de lui mais j'avais beaucoup aimé son style d'écriture.
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Jeu 14 Juin 2012 - 21:31

C'est ce que je suis en train de faire lire "La détresse et l'enchantement" C'est une brique et s'il y a une langue merveilleuse et de l'enchantement dans les premières 100 pages, je me suis senti un peu oppressé en avancant dans le livre car c'est sa biographie et elle parle beaucoup des maladies et des morts dans sa famille, de la pauvreté et de la condition un peu de citoyen de seconde zone qu'avaient ceux qui parlaient français en Alberta à ce moment-là.

C'est un peu trop de misère pour moi et j'ai entrepris un autre qui s'appelle "les jardins de lumière" de Amin Maalouf qui est un peu plus dans l'action et qui me convient plus. J'essayerai de revenir à Gabrielle Roy plus tard parce qu'effectivement il y a des moments de purs enchantements mais il faut aussi en passer par la détresse pour arriver à l'enchantement et je trouve que je suis assez en détresse moi-même sans en plus lire celle des autres Wink

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Jeu 14 Juin 2012 - 20:50

Tellement beau ce texte, je crois que je vais relire du Gabrielle Roy, ce livre était tellement bon.

ok
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Jeu 14 Juin 2012 - 20:03

Un petit chat dont mon père s'était fait aimer à la folie - et qui comprendra jamais pourquoi les chats se lient d'instinct aux êtres mélancoliques - remontait sans cesse sur l'oreiller, malgré les efforts de maman pour le chasser. Penché de près sur le visage du mourant, il le scrutait avec une attention avide. Maman ayant dû s'absenter une minute, le petit chat tigré, peut-être en souvenir des caresses que lui avait prodiguées mon père, avanca la langue et se mis à lècher doucement les fins cheveux blancs au bord des tempes. Je le laissai faire. Il me semblait que notre petit Méphisto témoignait à notre place d'une douce familiarité dont l'approche de la mort nous avait rendu incapables., que lui seul, dans son innocence, traitait encore mon père en ami et ne l'avait pas, comme nous déja, quelque peu abandonné.

Non loin du lit, des voisins agenouillés priaient à voix haute. je voyais le petit chat fidèle allonger une patte douce sur le front de mon père, essayant peut-être à sa manière de ramener ce mourant près de lui, et j'entendais des voix tendres en appeler à Dieu pour acceuillir l'âme de mon père. Alors maman revint et scandalisée de voir Méphisto occuper une telle place dans une scène aussi tragique, le prit dans ses bras et alla l'enfermer quelque part.



Gabrielle Roy
Source: Gabrielle Roy, La Détresse et l'enchantement, Montréal, Boréal Express, 1984, p. 91

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MessageSujet: Re: Beaux textes   Ven 22 Avr 2011 - 18:14

Je n'avais pas vu ce fil moi...

Hyper intéressant à lire. Je vais me pencher sur le dernier texte et faire mon apport aussi..
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Ven 22 Avr 2011 - 17:33

L’humanité du visage,

un aperçu sur la pensée d’Emmanuel Lévinas


Notre siècle a vu le visage de l’homme disparaître derrière la multiplicité des déterminations (biologiques, sociales et linguistiques) que les sciences ont mis en lumière: c’est la mort de l’homme annoncée par Foucault. L’ambition constitutive de la rationalité occidentale de faire de l’humain (comme de toutes choses) un objet de science, de l’intégrer à la totalité de l’être et du savoir, a eu précisément pour effet… de le désintégrer. Doit-on en conclure, comme on l’a précédemment fait au sujet de Dieu, que l’humain est une illusion? L’œuvre d’Emmanuel Lévinas représente une des tentatives les plus rigoureuses de notre siècle pour répondre à cette question. Nous nous proposons ici de donner un modeste aperçu sur cette œuvre exigeante, sur ce nouvel humanisme, “humanisme de l’autre homme”.

Il ne s’agit pas pour Lévinas de revenir à l’humanisme des Lumières, de définir l’homme par rapport aux pouvoirs de sa raison, mais au contraire de donner sens à l’humain à partir de sa faiblesse, de la nudité de son visage, «nudité qui crie son étrangeté au monde,sa solitude, la mort, dissimulée dans son être,» écrit Lévinas dans la préface à Totalité et Infini. On peut considérer la phénoménologie que Lévinas opère du visage de l’autre homme comme le cœur de son œuvre. Faire de la phénoménologie c’est essayer de décrire ce qui apparaît (le phénomène) sans rien présupposer de l’objet que l’on décrit, c’est partir de l’existence, pas d’une essence, d’une nature ou de caractéristiques générales. Comment apparaît l’humain? Par son visage et par sa parole.

Si l’humain a un sens, il le trouve dans l’appel que me lance le visage de l’Autre. Si le visage a un rapport à la vision, il est pourtant ce qui toujours déborde la représentation, la “chosification” comme dit Sartre, qu’opère le regard. «C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleur façon de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux!» écrit Lévinas1.


Et on sait bien aujourd’hui en quoi identifier un homme à la forme de son nez par exemple, faisant de celle-ci le signe de son appartenance à une “race”, est déjà négation de son humanité. Ce qui est spécifiquement visage échappe aux catégories générales par lesquelles on peut identifier l’appartenance de quelqu’un ou bien prétendre le comprendre -dans le sens où “comprendre” veut dire englober: l’humain échappera toujours à la connaissance conceptuelle, car le concept ramène toujours au même (à un genre commun, à une totalité), alors que l’humain, c’est toujours l’autre homme. L’existence de l’autre homme ne m’est pas donnée comme l’est celle de cet arbre par exemple: celui-ci m’apparaît par ses qualités et réside peut-être entièrement en elles, or autrui n’est pas entièrement donné dans ce qui l’exprime (parole et visage), et c’est bien pour cela qu’il est, à chaque instant, possible pour lui d’être sincère ou me trahir. «Le visage est cette réalité par excellence, où un être ne se présente pas par ses qualités.» Ce qui veut aussi dire que le visage se présente dans sa nudité, la preuve en est que nous ne cessons d’user d’artifices pour “faire bonne figure” comme on dit.


Les choses et les mots ont une signification par référence à d’autres choses et d’autres mots, dont on dit précisément qu’ils sont les signes. Mais le visage de l’autre homme ne tient pas sa signification en référence à autre chose. «Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte… le visage est sens à lui seul. Toi c’est toi.» Le visage est même la signification première, car le face à face est la situation originelle à partir de laquelle il y a du sens: si les choses ont une signification qui ne se limite pas à leur usage par moi, c’est parce qu’un autre peut-être associé à ma relation à elles, c’est parce que je peux partager. Ce que révèle Lévinas c’est que le langage qui met les hommes en relation est d’essence éthique.


Le visage et la parole de l’autre, sa présence irréductible à une idée, me mettent en demeure de répondre, de sorte que même ne pas lui répondre est encore une réponse. Pas de moralisme ici, être responsable, c’est être vraiment en relation à l’autre. Le visage de l’autre éveille le moi à son unicité d’être irremplaçable: ce n’est pas par son effort pour persévérer dans son être que l’homme s’affirme comme tel, au contraire, ce faisant il reste toujours dans la logique de l’espèce, où il est lui-même substituable à n’importe quel autre. Le “je” n’existe vraiment qu’en répondant au “tu” qui le questionne. Mais en même temps qu’il me fait accéder à la subjectivité, le visage de l’Autre me met en question dans mon être même: en disant “je”, j’ai aussi à répondre de mon droit d’être. Tous les vivants s’obstinent à être sans que cela ne leur pose le moindre problème, alors que pour un homme, la présence d’un autre homme met implicitement son être en question: et si «ma place au soleil», comme l’écrit Pascal, était «le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre»?

«Les soupçons engendrés par la psychanalyse, la sociologie et la politique, écrit Lévinas, pèsent sur l’identité humaine de sorte que l’on ne sait jamais à qui on affaire quand on bâtit ses idées à partir du fait humain. Mais on n’a pas besoin de ce savoir dans la relation où l’autre est le prochain et où avant d’être individuation du genre homme, ou animal raisonnable, ou volonté libre, ou essence quelle qu’elle soit, il est le persécuté dont je suis responsable… » La philosophie d’Emmanuel Lévinas nous montre en quoi la question de l’être de l’homme est avant tout une question éthique. Se questionner sur l’humain ne saurait se limiter à l’accumulation de données objectives sur le fait humain. Le discours rationnel se veut totalisant, n’occupant aucun point de vue (qui est toujours partiel). Mais, le savoir qui constitue l’humain comme objet est toujours un discours adressé à d’autres hommes, à des hommes dont la présence, dont le visage ne se résorbe pas dans le dit savoir. On est toujours déjà dans le face à face, dans cette relation dont les termes échappent -sinon d’où viendrait la nécessité de se parler? Ainsi, contre la tradition rationaliste, Lévinas place l’éthique à la place de philosophie première. Ce qui est premier ce n’est pas l’être (ni le discours sur l’être), mais c’est la relation à l’autre.

Julien Saiman


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MessageSujet: Re: Beaux textes   Mar 6 Oct 2009 - 17:16

Original et sympa le dernier , cependant j'aime bien celui de Gabrielle Roy
merci Denis
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Denis
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MessageSujet: Re: Beaux textes   Lun 14 Sep 2009 - 1:43

Devant la porte de l'usine
Le travailleur soudain s'arrète
le beau temps l'a tiré par la veste

comme il se retourne
il regarde le soleil
tout rouge, tout rond

souriant, dans son ciel de plomb
il cligne de l'oeil, familièrement

dis-donc camarade soleil
ne trouves-tu pas que c'est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron ?


Les cow-boys fringants
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